Chasse d'eau : Ne tirez plus !

Le 22 avril 2026

Chasse d'eau : Ne tirez plus !

Vous pensez que tirer la chasse des toilettes est un geste anodin ? Erreur. En réalité, d'importants enjeux écologiques et sociologiques méconnus en découlent. Et recycler l'urine, comme trier les déchets, est une idée qui fait son chemin. Oups, ne tournez pas la page, on vous explique le besoin.

Pascale Solana.

Vous pensez que tirer la chasse des toilettes est un geste anodin ? Erreur. En réalité, d'importants enjeux écologiques et sociologiques méconnus en découlent. Et recycler l'urine, comme trier les déchets, est une idée qui fait son chemin. Oups, ne tournez pas la page, on vous explique le besoin.

 

Pascale Solana.

© Getty Images.

De quoi parle-t-on ? Des toilettes sèches, où l'on fait disparaître la commission avec une poignée de copeaux ou trois bons coups de pédale ? Le truc pour écolos endurcis que vous avez testé lors d'un concert en plein air ou à la montagne ? Oui, mais pas que. Dans les années 1970, les premiers modèles d'équipements ou, plus savamment, "la séparation à la source", ont d'abord fleuri dans les milieux alternatifs et ruraux puis à l'occasion d'événements en extérieur. Aujourd'hui, ils sont nombreux et variés et des projets naissent jusque dans le milieu urbain.

Non mais..., sérieux ?

Ainsi, l'Agence spatiale européenne, qui ne passe pas pour un repaire des zadistes, collecte les urines de ses employés dans les sous-sols de son siège ultramoderne. En plein 15ème arrondissement de Paris ! Dans un écoquartier, le cinéma de Pont-Sainte-Marie, près de Troyes (10), est équipé de toilettes reliées à un composteur. C'est aussi le cas à Paris, au sein de l'école Jeanne-d'Arc, dans le 13ème arrondissement, dans les locaux de la fondation Charles Léopold Mayer, dans le 11ème, à Lyon (69), sur le plateau de Saclay (91), à Rosny-sous-Bois (93), etc. En plus des installations collectives, en France, le nombre de logements équipés de systèmes de traitement séparatif des effluents dépasserait les 100 000. "On assiste à une dynamique forte, affirme Fabien Esculier. La plupart des projets sont territoriaux et rassemblent différents acteurs, des élus, des associatifs..."

Depuis dix ans, ce spécialiste coordonne le programme de recherche Ocapi dans son labo à l'École nationale des ponts et chaussées, où il enseigne. Il s'intéresse aux cycles biogéochimiques dans les territoires et en particulier à la gestion des excrétions humaines et à leur valorisation agricole. Une trentaine de personnes, dont des chercheurs en géochimie, des historiens, des sociologues, des anthropologues, etc., ainsi que l'Agence de l'eau Seine Normandie et l'Agence de la transition écologique (Ademe), une quinzaine de projets pluriannuels à financements publics sont sur le pont : comment récupérer, comment collecter, où transformer... Le ministère de l'Agriculture, qui planche sur un plan de souveraineté agricole incluant la fertilisation, se dit intéressé.

20 %

de nos besoins en eau potable, c'est ce qu'engloutit une chasse d'eau, dont le volume oscille entre 3 et 9 litres, selon l'ancienneté du WC, pour faire disparaître l'offrande.

600

logements en construction seront reliés à un dispositif de collecte séparée des urines dans le quartier Saint-Vincent-de-Paul, dans le 14ème arrondissement de Paris. À la clé, 47 m³ d'engrais par an pour le centre de Rungis, qui produit les plantes des espaces verts parisiens. Merci qui ?

Quelque chose ne tourne plus rond

L'urine est un fertilisant. Elle contient de l'azote, des phosphates et de la potasse, nutriments essentiels pour les plantes. Aujourd'hui, la France est totalement dépendante des importations pour ses engrais azotés, notamment de la Russie, des États-Unis, d'Égypte... Le gâchis ! Que devient cet azote une fois chassé ? Pffft, à l'égout. Puis la station de traitement des eaux usées, où il est éliminé par des opérations coûteuses pour neutraliser son pouvoir fertilisant grâce à l'utilisation de produits chimiques ou d'énergies fossiles. De plus, seul 60 % de l'azote des urines est retiré des eaux usées, précise Fabien Esculier, le reste file dans les milieux aquatiques, alors que notre eau potable est faite à partir de ces mêmes milieux. Pendant ce temps, d'autres usines utilisent aussi des énergies fossiles pour fabriquer des engrais synthétiques.

Depuis quand ça ne tourne plus rond ? "À partir des "Trente Désastreuses", comme j'appelle les Trente Glorieuses, l'économie circulaire et les fertilisants organiques sont abandonnés. La fée Pétrole devait apporter paix, prospérité et bien-être. Au fil des décennies et des problèmes, on déchante !"

Du tout-à-l'égout au tout à la terre

Nous voici presque convaincus que le pipi vaut de l'or. Mais quid des agents pathogènes, des résidus médicamenteux ou chimiques qui s'y trouvent ? L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a produit des textes montrant comment utiliser l'urine de façon sécurisée, avec une approche dite multibarrière, suivie de compostage ou de stockage qui, en libérant de l'ammoniac, hygiénise.

Ensuite, il y a différentes postures en la matière, détaille l'expert, qui vont de l'interdiction de recycler à la récupération pour traitement plutôt que la dispersion dans l'eau. "Car ces indésirables constituent aujourd'hui une pollution de l'eau." En France, se pose donc à présent la question d'un déploiement à plus grande échelle. Il doit passer par des débats, des décisions politiques, l'établissement de cadres et de règles d'usages spécifiques pour sortir du cas par cas. La Fédération nationale d'agriculture bio (Fnab) et le Réseau de l'assainissement écologique (RAE) ont demandé à l'État de soutenir la création de filières locales de collecte et de valorisation. Pour Caroline Lefebvre, coordinatrice du RAE, outre le renforcement de la résilience et de la souveraineté des territoires, "ces nouvelles filières retissent des liens entre villes et campagnes, et redonnent à chacun un rôle concret dans notre alimentation". Et, au-delà, une cohérence entre deux organismes, le corps humain et celui d'un territoire !

25 millions

C'est la quantité de pains qu'on pourrait produire en fertilisant du blé avec l'urine de tous les Franciliens (Fabien Esculier - Leesu)

1/3

des besoins d'engrais de l'agriculture française pourraient être couverts par le recyclage des excretats humains dans un scénario agroécologique (id.)

Comment ça marche ?

MAISON

  • Des toilettes à séparation collectent les urines d'un côté et les matières fécales de l'autre.
  • Les urines sont évacuées jusqu'à une cuve de stockage.

TRAITEMENT

  • L'urine est acheminée vers une micro-usine, idéalement située dans le quartier.

REVALORISATION

  • L'urine est transformée par exemple, en engrais liquide pour l'agriculture ou les jardineries.
© Getty Images.

Et en bio ? Un vrai sujet !

Selon qu'ils sont considérés comme des déchets (boues d'épandage par exemple), ou des produits retraités normés et ayant fait preuve d'innocuité, les conditions d'usage de l'urine et des excretats humains en tant qu'engrais varient. Ils ne sont pas autorisés en agriculture bio même si, en 2016, le groupe d'experts pour l'agriculture biologique auprès de la Commission européenne (EGTOP) a rendu un avis favorable, à condition que le processus de production de ces engrais élimine efficacement les agents pathogènes humains et minimise la présence de contaminants chimiques. "Les agriculteurs bio savent que tout vient du sol et que tout doit y retourner", explique Olivier Chaloche, coprésident de la Fédération nationale d'agriculture biologique (Fnab). Pour la bio, confrontée à une diminution des élevages et donc des apports en matières organiques disponibles, ils représentent une opportunité stratégique pour sécuriser la fertilité des terres et pour réduire la pression sur l'eau. Selon la Fnab, plus de 80 % des producteurs bio sont dans les starting-blocks.

Avis d'expert

La France sur le trône !

"La recherche sur le retour au sol de l'urine s'est développée dans les années 1990, d'abord en Scandinavie, puis à travers le monde. La France est pionnière dans la concrétisation. La guerre en Ukraine a révélé nos fragilités, le changement climatique questionne sur nos usages de l'eau, et la perception du sujet évolue. De plus en plus de particuliers qui ont la possibilité d'agir, en habitat participatif par exemple, sont intéressés. D'ailleurs, l'urine revient dans le potager pour fertiliser !"

Fabien Esculier, chercheur à l'École nationale des ponts et chaussées (Laboratoire Leesu), autour d'Une autre histoire des excréments, éd. Actes Sud, à paraître en avril.

INITIATIVES

  • À Châtillon (92), un échange d'urine contre légumes est mis en place et permet de fertiliser haies et couverts végétaux d'un maraîcher du Loiret, avec l'appui d'un laboratoire de recherche.
  • Dans la Drôme, le projet Factopi propose un service de collecte d'urine des établissements scolaires, bureaux, infrastructures toursitiques ou bâtiments publics autour de Valence pour transformation.
  • À Marseille (13), l'entreprise Ehotil développe un procédé innovant à base d'urine humaine pour produire un engrais écologique.

 

POUR EN SAVOIR PLUS. Modèles, expérimentations, adresses... Une mine ! leesu.fr/ocapi

Article extrait du n°139 de CULTURE BIO, le mag de Biocoop, distribué gratuitement dans les magasins du réseau, dans la limite des stocks disponibles.